Théodore RATISBONNE (1802-1884)

-  Siècle : 19ème

-  Point de départ : Juif. 

-  Préoccupation :  Pourquoi suis-je au monde ?

-  Porte d’entrée dans la vraie religion : Les cours de philosophie de Louis-Eugène Bautain.

J'ai vingt ans, et j'ignore pourquoi je suis sur terre !

          « Appartenant à l'ancienne famille Cerfberr, je fus élevé, sinon dans la religion, du moins selon les traditions et les mœurs judaïques. Par une protection divine toute spéciale, la première partie de ma jeunesse se passa sans écarts et sans orages : j’étais retenu par une espèce de vertu instinctive, fondée uniquement sur les paroles et les exemples de ma mère. J’avais seize ans quand j'eus le malheur de la perdre.

          « Cependant un travail mystérieux s'opérait au fond de ma conscience. Je vivais sans religion et je ne recherchais ni le bien ni le mal, mais je me disais souvent : J’ai vingt ans, et j’ignore pourquoi je suis au monde ! Quel est donc le but pour lequel je suis sur cette terre ?

           Je lus Rousseau et je dévorai sans discernement toutes les opinions, tous les paradoxes de ce magique pédagogue. 

             Je crus que je trouverais dans la philosophie la solution de mes doutes ; je lus Locke, Voltaire, Volney, et tout ce que le XVIIIe siècle a produit de plus séduisant et de plus monstrueux. O tristes souvenirs !

            Je n’avais plus qu’un désir, celui de trouver le but ou le pourquoi de mon existence. Mais je n’avais pour guide que ma raison délirante et de méchants livres. À force de raisonner sur le bien et le mal, sur la puissance et l’impuissance de Dieu et sur le problème de l’univers, j’étais devenu, sinon athée, du moins sceptique au dernier degré… Je ne pouvais croire un Dieu sourd et muet ! La vie me devint un poids, et le monde me parut une scène ridicule. Dans un de ces moments de douleur profonde, je fus poussé à faire appel au Dieu de mon enfance, et je m’écriais : « O Dieu, si réellement tu existes, fais-moi connaître la vérité, et d’avance, je jure de lui consacrer ma vie. » Je devins plus tranquille et plus calme.

Dieu m'envoie un maître

           Je résolus de quitter Strasbourg pour achever mes études de droit à Paris.

           Mais une voix intérieure, me criait sans cesse :  « Il faut retourner à Strasbourg. »

           A peine fus-je revenu à Strasbourg, un jeune homme que je n’avais jamais vu m’aborde à l'académie, et me propose de suivre un cours de philosophie, que M. Bautain voulait bien donner.

              Je ne connaissais Monsieur Bautain que de vue et de réputation. Je m’étais souvent senti porté intérieurement à m’adresser à lui, mais je n’avais point osé.

            Quant au jeune étudiant, je ne savais pas qu’il était israélite ; je ne me doutais point qu’il deviendrait bientôt mon ami, mon frère en Jésus-Christ, mon collègue dans le sacerdoce ! C’était Jules Lewel, alors étudiant en droit.

           Nous reçûmes avec délices la parole simple et vivifiante qui jaillissait avec abondance du cœur de notre maître. Ce n’était point un enseignement comme un autre, c’était une véritable initiation aux mystères de l’homme et de la nature.

Mes préjugés antichrétiens

          Mais comment exprimer les combats que j’eus à livrer à mes préjugés, à mes répugnances antichrétiennes

          Chose bizarre ! je croyais déjà en Jésus-Christ, et cependant je ne pouvais me décider à l’invoquer, à prononcer son nom, tant est profonde et invétérée l’aversion des Juifs pour ce nom sacré ! Une singulière circonstance mit ma foi à l’épreuve : J’étais tombé malade dans une hôtellerie, en Suisse, et mon imagination me faisait croire à une mort soudaine. Dans ce moment décisif, je ne savais quel Dieu invoquer. Mon ancienne foi et ma foi nouvelle se heurtaient avec force, je n’osais prier, je craignais d’offenser le Dieu d’Abraham en invoquant le Dieu des chrétiens. L’obscurité était grande, mais la lumière de la grâce triompha. Le nom de Jésus-Christ sortit de ma bouche comme un cri de détresse. C’était le soir, et le lendemain ma fièvre m’avait quitté. Dès ce jour, aussi, le nom de Jésus me devint doux à prononcer ; je le priai avec confiance. J’osai invoquer la Vierge sainte et l’appelai ma Mère.

Développer les écoles juives

           Mon âme était gagnée à Jésus-Christ, et je n’aspirais plus qu’au baptême, dont la nécessité était évidente ; mais la Providence m’avait mis dans une situation délicate qui commandait une conduite réservée et prudente. Mon père désirait que je me chargeasse de la direction des écoles juives du consistoire. Il en coûtait beaucoup à ma foi naissante, et aussi à mon vieil amour-propre, d’accepter cette mission ; mais les encouragements de mon maître, la vue du bien que peut-être je pourrais faire, et surtout le besoin de transmettre la lumière que j’avais reçue, me déterminèrent à accepter cette œuvre de bienfaisance à laquelle je me dévouai dès lors entièrement.

          Le soin des écoles israélites me captivait presque entièrement ; le succès de cette œuvre surpassa mon espérance.

          Mais notre foi chrétienne mûrissait aussi et nous faisait sentir plus vivement le besoin de participer au culte d’une religion vivante.

            Je n’oublierai jamais ce que j’ai éprouvé lorsque, un jour de fête, j’ai assisté pour la première fois à une messe solennelle. J’avais vu le culte chrétien dans sa pompe. Toutes les idées du sacrifice de Jérusalem et de la magnificence du Temple venaient se rattacher à la célébration du sacrifice non sanglant. Il me semblait que le monde était un temple d’idoles, et que c’était dans l’Église seule que se trouvaient les adorateurs du vrai Dieu.

Le baptême (14 avril 1827)

          Je marchais ainsi de clartés en clartés; mon imagination savourait la poésie et le génie du christianisme ; ma raison se complaisait dans les discours admirables de Bossuet ; mon intelligence buvait à grands traits les enseignements d'une philosophie toute chrétienne, et mon âme, le centre de mon être, goûtait profondément la parole vivifiante des saints Évangiles.

          Le vœu le plus ardent de mon cœur fut enfin exaucé ! Le jour de mon baptême arriva, et je fus régénéré par le sacrement.

             Je me rappelle qu’en sortant de la maison paternelle où je ne devais rentrer que comme chrétien, je rencontrais mon frère qui me dit : « Où vas-tu ? » - « Tout près » lui répondis-je. En effet, je n’avais qu’un pas à faire : je passais du judaïsme au christianisme, de la Synagogue à l’Église, de Moïse à Jésus-Christ, de la mort à la vie !

Oui, je suis chrétien !

           Cependant ma famille regardait avec inquiétude ce qu’on appelait l’originalité de ma vie ; ils commençaient à me soupçonner de christianisme, et leurs soupçons se justifiaient chaque jour par mes imprudences à l’église. Je ne manquais jamais d’y aller de grand matin ; il est vrai que je m’enveloppais d’un large manteau ; mais tout le monde connaissait mon manteau, et on me montrait du doigt sans que je m’en aperçusse. La Synagogue tout entière commençait à s’agiter autour de moi, à obséder mon père, à demander des explications sur mes secrets sentiments. Notre position n’était presque plus tenable.

           Mon père n’était pas tranquille ; assez longtemps il avait fermé volontairement les yeux, de peur de s'aliéner un fils qu’il chérissait et de lui ôter la direction des écoles, qui étaient florissantes. Maintenant il redoutait un éclat ; après m’avoir rappelé toutes les marques de tendresse et de confiance qu’il m'avait données, il me demanda nettement si j'étais chrétien. « Oui, lui répondis-je, je suis chrétien, et c’est ma foi chrétienne qui m’a porté à renoncer aux douceurs de la vie pour me consacrer à la régénération de mes frères. »

          Mon père consterné garda le silence; et je repris en lui disant : « Je suis chrétien, mais j’adore le même Dieu que mes pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et je reconnais que Jésus-Christ est le Messie, le Rédempteur d’Israël. » Mon père ne trouvait point de force pour me répondre ; il pleura amèrement; et, comme c’était la première fois que je voyais couler ses larmes, mon cœur était brisé.

             Mon oncle ne me parlait plus. Il s’alarmait surtout de ce qu’on appelle chez les Juifs un changement de religion. Comme si un Juif était dans le cas d’abjurer sa religion ou de renoncer à la foi de ses pères lorsqu’il tombe au pied du Seigneur promis à ses pères, attendu par ses pères, reconnu et admis par l’élite de ses pères ! Mais mon oncle, complètement étranger à la doctrine chrétienne, me jugeait selon l’esprit du monde, regardant ma conduite comme une tache pour la famille.

Mes adieux à la Synagogue

           En conséquence, je fis convoquer à une séance extraordinaire les membres du consistoire ; et, priant mon père de présider l’assemblée, je me préparai à faire mes adieux à la Synagogue. Je priai le président de prendre une décision définitive pour savoir si l’œuvre commencée devait continuer, oui ou non. Mon père consulta l’assemblée, et un vieillard manifesta le vœu de continuer le bien, si je voulais m’engager à rester juif. Alors, sans rester un instant de plus que mes fonctions l’avaient exigé, je me levai, et, secouant la poussière de mes pieds, je dis un adieu éternel à la Synagogue !

          Sorti sain et sauf des combats du dehors, j’avais à lutter intérieurement contre moi-même, contre ma nature sauvage, qui n'avait jamais porté le joug de la discipline, contre une volonté indomptable, habituée au commandement ; en un mot, j’avais le cou raide et la tête dure du peuple de l'ancienne loi, et je compris qu’avant de prétendre améliorer les autres, il fallait commencer par devenir meilleur moi-même. Mes amis s'étaient successivement engagés dans les ordres sacrés, et seul j’étais resté en arrière. Enfin mon heure arriva ! Ce fut au mois d’octobre 1828 que je reçus les ordres mineurs dans la chapelle épiscopale.

          De retour à Strasbourg, je trouvai mon père malade et mourant. Mon entrée dans l'Église n'avait affaibli ni sa confiance, ni son affection. Souvent je lui avais écrit et je lui avais parlé du christianisme, et il m'écoutait avec intérêt, me répondait en m'exprimant son estime pour ma conviction, son approbation pour ma conduite ; j’avais l’espoir de lui faire partager mon bonheur, quand la mort l’enleva !

          Cette même année, vers les fêtes de Noël 1830, je reçus l'ordre de la prêtrise.

       THÉODORE RATISBONNE, prêtre.

Récit extrait de l’Introduction de la Philosophie du Christianisme

 (abrégé par nos soins)

 

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