Pierre LAMOUROUX (1882-1915)

 -  Siècle : 20e

 -  Point de départ Instituteur laïc (tendance anarchiste).

 -  Préoccupation : Éduquer les enfants !

 -  Porte d’entrée dans la vraie religion : « L’homme ne peut pas prétendre arriver seul à la vérité qu’il ne peut prétendre arriver seul à la vie.»

*

     Pierre Lamouroux est né à peu près en même temps que l’école laïque : le 11 avril 1882, à Camy (petit village du Quercy).

     Il fait toutes ses études dans l’école d’État et devient instituteur auxiliaire à Paris, en 1904.

Sur quoi repose la morale laïque ?

     La lutte de la 3e République (maçonnique) contre l’Église est à son apogée. Pierre Lamouroux, engagé dans le syndicalisme révolutionnaire, est très zélé pour enseigner la morale laïque. Mais un petit épisode lui en montre toute la fragilité.

    J'avais surpris un gamin de la classe commettant une vilaine action.

    Je prends ma voix la plus grave pour le réprimander :

    - Mon ami, on ne fait pas ça.

    Lui, me regarde de ses yeux gris, sans la moindre gêne.

    - Et pourquoi, M'sieu ?

    - Parce que c'est défendu.

    - Et par qui ?

    J'hésitai, abasourdi ; au fait, par qui ? Mais il ne fallait pas avoir le dessous. Je fronçai les sourcils : - Par qui ? … par moi.

    Je me retournai, tandis que le gavroche murmurait à son voisin :

    - Qu'est-ce que ça me fait ? C'pion !

    Je songeai à partir de ce fait pour une leçon de catéchisme moral, laïque. Je possédais toutes les théories de nos manuels les plus récents : hy­giène, respect de soi, solidarité. Par avance, je vis mes gaillards ouvrir des yeux immenses, puis éclater de rire. Jamais je n’avais senti aussi douloureusement la pauvreté, la sottise, la niaiserie de tout ce catéchisme auquel ses auteurs ne croyaient d'ailleurs pas plus que moi. Mais il fallait avoir l'air de faire quelque chose. Avouer tout de suite, comme certains hauts mandarins de l'enseignement primaire ou supérieur, que nous ne savions pas, que le bien et le mal étaient pour nous des mots vides de sens, qu'il existait, tout au plus, des actes utiles ou jugés tels par la majorité des consciences, et des actes nuisibles que la société réprouvait au nom de ses intérêts ; avouer cela devant nos gamins d'esprit très éveillé, autant eût valu les nourrir au trois-six. Puis, surtout, les parents n'auraient pas manqué de protester, de crier au scandale. A tout prix, il fallait sauver le mot fétiche : ceci est défendu. Oui, mais pourquoi et par qui ? N'y avait-il pas, dans la réplique de mon gamin, plus de philosophie que dans mainte docte dissertation de Léon Bourgeois, de Durkheim, de Lévy-Brühl, de Belot, d'Albert Bayet ? Pour conclure, je levai mon doigt d'un air menaçant.

    - Si je te repince !

    Et si je ne le pinçais plus ?

   C'était donc là, réduite à ses proportions réelles, cette vocation d'éducateur, dont je m'étais fait un si bel idéal. Faire naître la peur du gendarme ou du pensum, me transformer moi-même en gendarme ou en vulgaire «  pion ». C'était moins beau qu'un métier de policier, car ce dernier, généralement, croit à la loi ; et je n'y croyais pas.

Service militaire (1905)

     L’année de service militaire (1905) fait aussi réfléchir Lamouroux. Il était pacifiste, anarchiste, antimilitariste, et il souffre, à la caserne, de « ces interminables semaines d’abrutissement à ne rien faire ». Mais il a la chance de rencontrer un officier qui a le même idéal que lui : éduquer, éveiller, élever les âmes. Il va discuter avec lui. Il parle aussi avec un sergent, avec qui il s’est d’abord heurté. Il apprécie leur droiture et, peu à peu, perçoit la beauté de la discipline et de l’obéissance volontaire.

L’office de pédagogie pratique (1909)

     Pierre Lamouroux reste militant socialiste, mais ne veut pas s’enfermer dans la logique sectaire de l’esprit de parti. Il veut surtout être un bon instituteur, faire du bien aux enfants, et en 1909, avec des collègues instituteurs ou professeurs d’école normale, il fonde à Puteaux un office de pédagogie pratique, qui publie une revue : L’avenir de l’enfant.

     Lamouroux et ses amis (Albert Thierry, Lucien Marié, Camille Aussière, etc.) se sont jurés d’être de vrais éducateurs, et de « rendre une âme à l’école ». Mais très vite, ils se heurtent à la contradiction fondamentale de l’école laïque : la mensongère « neutralité ».

La neutralité impossible

     En avril-mai 1910, l’Avenir de l’enfant (nos 7-8) réfléchit au problème de la morale à l’école. Il analyse les manuels de morale laïque alors en usage (Payot, Bayet, Froment). Constat inévitable : cette morale laïque n’a aucune solidité, puisqu’elle n’a aucun fondement. À moins qu’elle n’ait un fondement caché : la religion des Droits de l’homme, que Pierre Lamouroux commence à discerner. Mais on n’échappe pas à la contradiction, car, en ce cas, l’école prétendue « neutre » impose, sans le dire, une religion qui n’ose même pas se présenter à visage découvert.

     De toute manière,  la « neutralité » est un mensonge. C’est le thème de l’article de Pierre Lamouroux, intitulé « l’impossible neutralité ».

     Au mieux, montre-t-il, la « neutralité » laïque peut être un certain respect de la forme, qui interdit au maître d’afficher ses convictions, mais elle ne peut jamais l’empêcher de pousser les enfants dans telle ou telle direction par sa façon de présenter les choses, de sélectionner les faits historiques et les textes littéraires, de poser innocemment telle ou telle question (mais pas telle autre), et de suggérer ainsi, sans en avoir l’air, telle ou telle réponse. Même sans le vouloir, le professeur influencera nécessairement ses élèves. Encore plus s’il le veut, et s’il travaille tout exprès à saper les bases de la religion. Sans l’attaquer jamais en face – respectant les formes extérieures de la « neutralité » – il déchristianisera d’autant plus efficacement les enfants que ceux-ci croiront s’être déterminés librement et par eux-mêmes ! Pierre Lamouroux touche ici, sans s’en douter, au grand secret du monde moderne (et de la franc-maçonnerie) : remplacer l’autorité visible (clairement assumée, franchement exercée et responsable de ses décisions) par la manipulation occulte. Sans aller jusque là, il conclut :

     Pourquoi poursuivre la réalisation d’une illusoire et menteuse neutralité, d’une neutralité qui, si elle était possible, serait la mort de tout enseignement moral (sinon de tout enseignement civique et historique) ?

Se tourner vers Dieu ?

     La morale laïque n’a aucune base solide. La religion officielle (celle des « Droits de l’homme ») n’est qu’un mythe contradictoire. Où se tourner ? Dès 1905, un de ses camarades, Albert Bessières, devenu jésuite, conseille à Pierre Lamouroux de se tourner vers Dieu :

     Je rappelai à Pierre qu'il y avait Dieu, la prière, par laquelle on converse avec Dieu.

    - La prière suppose la foi, me répondit-il, et je­ ne l'ai pas.

    J'insistai. Avait-il la certitude de la non-existence de Dieu ? Non. Il était donc raisonnable de tenter un appel de ce côté par une prière, même condition­nelle.

    Il existe deux moyens de savoir s'il y a quelqu'un dans une maison. Se livrer à l'induction, partir des signes extérieurs, des mille caractéristiques par où une maison habitée se distingue d'une maison dé­serte. Puis, un procédé plus rapide et plus sûr, celui de l'action directe : appeler, frapper, insister pour obtenir une réponse. Et la réponse ne se fera pas attendre, quand il s'agit de Dieu, si l'âme qui appelle est parfaitement droite, si elle commence par pratiquer la vérité qui lui est connue.

    Je tirais de là une seconde conclusion. Je disais à Pierre :

    - La philosophie matérialiste et athée que tu as embrassée ne te donne pas la paix. C'est donc que tu n'es pas arrivé sur ce point à la certitude. Je demande à ta loyauté de ne pas l'enseigner à tes enfants comme certaine, de ne pas troubler leur foi, puisque, aussi bien, tu n'as rien de définitif à leur offrir en échange.

    Il me fit cette promesse. Mais il ne devait se rendre que neuf ans plus tard à mes arguments sur la prière.

   C’est seulement le 12 février 1914, en effet, après avoir cherché de tous les côtés, que Lamouroux, au terme d’une lente évolution (alimentée par la lecture de Pascal et de Bossuet) écrit à son ami :

   Je sens bien qu'il faut faire quelque chose. Il faut prier, me dis-tu. Oui tu dois avoir raison : la discussion irrite, la b lasse et la méditation elle-même est vide et inutile sans la prière. Je veux suivre ton conseil, je veux faire cet effort, je veux me promettre de faire une prière le matin et le soir.

     Peu après, il va écouter à Notre-Dame de Paris une conférence du P. Janvier (dominicain). Il ressort « tout à fait emballé ».

     Il se décide à aller suivre une retraite (les exercices spirituels de Saint Ignace), du mardi saint (7 avril) au samedi saint (11 avril) 1914. Il fait alors le pas décisif.

La conversion

     Le jour de Pâques 1914, il écrit à son ami :

     Comment te raconter ma conversion ? […]

    En un mot comme en cent : j'ai prié, prié, de tout mon cœur, m'abandonnant tout entier à la miséricorde divine et Dieu m'a pris par la main et m'a conduit au pied du crucifix. Et là j'ai senti le Crucifié me tendre les bras et tout naturellement je m'y suis jeté avec toute mon âme. El j'ai pleuré de joie en embrassant l'image du Sauveur et j'ai senti que je me fondais tout entier dans cet élan de tendresse inexprimable.

Et cela s'est passé le jour du Vendredi-Saint entre qua­tre et cinq heures. Alors la vie m'est apparue sous un jour tout nouveau. J'ai redoublé mes prières et mes actions de grâces. Dès lors, je n'ai plus eu de décision à prendre. J'ai senti que Quelqu'un l'avait prise pour moi, irrévoca­ble.

     Il expliquera plus tard comment, ayant échappé à la religion de l’égoïsme individuel – la religion des « Droits de l’Homme » – il avait été mené tout naturellement à l’Église catholique :

    Ce qui existe, ce n'est pas l'individu, mais le groupe. La cellule, mère de toute société, ce n'est pas l'homme, mais la famille : le père, la mère, l'enfant. L'enfant ne peut vivre isolé du père, pas plus que l'ouvrier isolé du patron, pas plus que l'Etat isolé du chef de l'État, pas plus que l'humanité isolée de Dieu.

    Cette vérité première acceptée, le monde s'éclaire, se comprend. Toute créature, pour être digne de comman­der, doit d'abord obéir.

    Tous les groupements humains, pour ne pas se dissocier, doivent remonter à un premier exemplaire, à une première autorité, celle de Dieu, père et législateur des familles, des sociétés. Faute de cette reconnaissance, toute autorité sera arbitraire, donc précaire.

Pareillement, la société des âmes doit se relier à Dieu. L'homme ne peut pas plus prétendre arriver seul à la vérité qu'il ne peut prétendre arriver seul à la vie. Il doit exister une dispensation sociale de la vérité, comme il existe une dispensation et une protection sociale de la vie.

    De même que l'homme ne peut aboutir à ses fins maté­rielles en dehors de la hiérarchie de la famille et de la société, l'âme humaine appelle impérieusement une société hiérarchique, par où le dépôt de la vérité lui soit livré, conservé. Se faire le disciple de cette société, ce n'est pas s'appauvrir, c'est élargir à l'infini le cercle étroit de la pensée individuelle, multiplier son avoir par le riche capital socialisé de l'Église des âmes, de la société des croyants.

     Mobilisé en août 1914, Pierre Lamouroux fut tué au front, le 3 octobre 1915.

 

Bibliographie : Albert BESSIÈRE, Âmes nouvelles, Paris, J. de Gigord, 1925

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