Eugène de GENOUDE (1792-1849)

-  Siècle : 19e

-  Point de départ : Voltairianisme

-  Préoccupation : Le sens de l’existence

-  Porte d’entrée dans la vraie religion : La sublimité de Jésus-Christ

J'étais voltairien

      Je suis né à Montélimar, dans la province du Dauphiné, à l’époque de la Terreur. J’aimais passionnément la lecture. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Voltaire devint mon auteur favori. Je lus son Dictionnaire philosophique.

      Voltaire me donna des idées justes de la littérature, de la poésie ; il m’apprit, je le croyais, l’histoire, la physique, la philosophie ; enfin je crus savoir par lui toutes choses, et la religion m’apparut sous les couleurs qu’il lui donne. Je me crus un esprit supérieur, je raillais tous ceux qui parlaient devant moi du Christianisme. J’adoptais toutes les objections.

      Après Voltaire, je lus Diderot et Helvétius, et j’avoue que les arguments de Voltaire en faveur de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme ne pouvait me défendre contre les arguments des matérialistes et des athées. Une nuit immense se répandit dans mon esprit. Le désordre du monde, les vices, les crimes, les maladies, l’ignorance, la mort, le silence de Dieu au milieu de toutes les douleurs de l’homme, l’abandon où je croyais l’humanité, m’avaient fait rejeter l’idée de Dieu. Voltaire avait détruit pour moi la chaîne de la révélation. Le monde me paraissait sans sagesse. Toute la nature, qui auparavant avait tant de charmes pour moi, était devenue une sombre prison. 

Malgré ses contradictions,  Rousseau me mène à Jésus-Christ.

      Je dévorai tout Rousseau. Ses contradictions me jetèrent dans une grande perplexité.  J’avais recouvré le calme, mais je sentais que le théisme de Rousseau n’a point de sanction. J’arrivai enfin au passage si étonnant sur Jésus-Christ.

      « Si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu.

      Dirons nous que l’histoire de l’Évangile est inventée à loisir ? Mon ami, ce n’est pas ainsi qu’on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont mois attestés que ceux de Jésus-Christ.

      Au fond, c’est reculer la difficulté sans la détruire : il serait plus inconcevable que plusieurs hommes d’accord eussent fabriqué ce livre qu’il ne l’est qu’un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n’eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale ; et l’Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l’inventeur en serait plus étonnant que les héros. »

Jean-Jacques ROUSSEAU, Émile, livre 4.

      Je l’ai relu cent fois. Ce passage a fait une profonde impression sur moi. Il commençait à me faire sortir des incertitudes du théisme de Rousseau. Il a décidé de toute ma vie. Je me dis alors que puisque Rousseau parlait ainsi de Jésus-Christ, malgré les railleries de Voltaire, la religion chrétienne méritait d’être discutée, et je me promis de me livrer avec ardeur à cet examen.

      Le scepticisme ne me paraissait pas possible, et je pris la résolution de consacrer ma vie tout entière, s'il le fallait, à la grande question de savoir ce qu’était Jésus-Christ. Chose remarquable ! Voltaire, avec ce qu’il disait de vrai, avait fondé sur moi son autorité, et cette autorité, une fois établie, avait servi ensuite à me pénétrer de ses funestes erreurs. Rousseau ne me fit que du bien, parce que ses contradictions m’apparurent au premier coup d’œil.  

      Au cours d’une promenade avec un ami, nous fîmes connaissance avec le curé de Saint-Ferjus. Son aspect était vénérable, sa physionomie pleine de douceur et de gravité. Le bon curé me prêta Fénelon, Bossuet et la Bible, que je voulais lire pour juger si elle méritait le mépris de Voltaire.

Le soleil perce la brume !

      Quel est le voyageur qui, parcourant des montagnes par un temps brumeux, n’a pas été attristé du spectacle que présentent les objets prenant des formes bizarres et fantastiques ? Tout est confondu. On ne sait plus de quel côté se diriger ; on se méprend sur les distances. Mais qu’un rayon de soleil vienne à pénétrer au milieu de tout ce chaos, les fantômes se dissipent, le chemin se déploie devant vous, on peut jouir en toute sécurité des beaux spectacles de la nature. C’est une image de l’état où je me trouvais.

      Quand mon intelligence fut entrée dans la voix de la vérité, à mesure que je trouvais la possibilité, la vraisemblance, la vérité d’une Révélation, je renaissais. Il restait sans doute encore autour de cet édifice de la religion bien des nuages, mais la raison les dissipait peu à peu, et je voyais l’espérance de se lever à l’horizon.

      L’intelligence me faisait découvrir des rapports entre Dieu et moi : Dieu est celui qui est ; je remontais donc à la source de la vie. Le monde était un spectacle où je pouvais le voir, et qui devait me servir à m’élever à lui.

      Je compris alors que la vérité est aussi nécessaire à l'esprit que le soleil à la vue.

      La vérité, c'est toute l’intelligence; et si la vie se développe par la nourriture, l’intelligence ne peut vivre que de la vérité, son éternel aliment.

      Le spectacle de la nature m’avait donné au plus haut degré l’idée de la puissance de Dieu, la religion me révélait sa sagesse, la Bible me manifestait son amour.

Dieu est-il loin ou proche ?

      Dieu est trop loin de moi – voilà la pensée qui attristait mon âme quand je contemplais les merveilles des Alpes, ou, dans une belle nuit, la splendeur d’un ciel parsemé d’étoiles. Dieu est près de tout ceux qui l’aiment – voilà la pensée douce et consolante que je rencontrais à chaque page dans l’Écriture. L’univers m’avait manifesté la puissance de Dieu, la Bible m’apprenait donc à connaître sa bonté.

      Ce qui me frappait dans l’Écriture, c'est cet ensemble imposant où tout se tient. On dirait que Dieu, dans le temps, à tracé un cercle dont Jésus-Christ est le centre, tous les siècles sont des rayons qui sont venus ou qui viendront y aboutir.

La communion me fait découvrir l’amour de Dieu

      Je savais tout ce que les protestants et les philosophes opposent à la confession et à la communion. Mais il m’était impossible, depuis que je connaissais l’autorité de Jésus-Christ, de ne pas voir dans ces paroles du Christ aux apôtres : Tout ce que vous lierez et délierez sur la terre sera lié et délié dans le ciel, l’établissement du pouvoir d’absoudre les péchés ; et dans ces paroles : Ceci est mon corps, l’établissement de la communion. L’argument qui m’a le plus frappé, c’est que les Grecs, les Nestoriens et des sectes séparées de l’Église romaine depuis plus de 1200 ans, pensent sur ce point comme les Latins. 

      C’est à la chapelle de la Sainte Vierge, à St-Sulpice, que je communiai en 1811. J’éprouvai la vérité de ce vers de Dante : « Dieu se donne à nous d’autant plus qu’il trouve en nous plus d’ardeur. »

      La communion me fit connaître l’amour divin. Je ne pouvais plus comprendre que j’eusse aimé quelque chose en dehors de Dieu. Qu'était-ce que la grandeur des sites, à côté de la beauté infinie de Dieu ? Qu’était la bonté des hommes et leur puissance en comparaison de Dieu ? – Dieu m’aime, me disais-je, Dieu a voulu souffrir et mourir pour moi. Ces pensées me ravissaient.

      Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris la Croix et que j’ai senti que le Calvaire était le plus grand des spectacles pour l’homme, puisqu’il nous révèle les grandeurs de l’amour de Dieu pour nous.

      Ma vie peut se diviser en deux parties :

- Un premier travail de la lumière pour chasser les ténèbres de mon esprit.

- Un travail de l’amour divin pour chasser de mon cœur les affections terrestres.

 

 

Récit d’Eugène Genoude abrégé par nos soins.

Eugène Genoude, Histoire d'une âme, récit autobiographique, publié en 1844

 

Eugène de GENOUDE, professeur au lycée Bonaparte, devint ensuite journaliste et dirigea la Gazette de France. Il fut élu député en 1846. Devenu prêtre après la mort de sa femme, il défendit courageusement le catholicisme, tout en restant, malheureusement, influencé par les préjugés gallicans de son époque. Il mourut pieusement en 1849.

 

 

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