Joseph LOTTE (1875-1914)

-  Siècle : 19e

-  Point de départ : Normalien, athée (père anticlérical), dreyfusard et socialiste.

-  Préoccupation :  Pourquoi la douleur ? Pourquoi la mort ? Pourquoi la vie ?

-  Porte d’entrée dans la vraie religion : Chargé d’enseigner la morale, il est obligé de remonter jusqu’à Dieu.

Fils de la troisième République !

          « Nous sommes les fils des fondateurs de la troisième République ; toute notre prime enfance s’est passée dans l'exaltation de la lutte que menaient nos pères contre la réaction et dans l’ivresse des victoires démocratiques. En face d’elle se dressait l’Église, effroyable puissance de mensonge, de haine et d’oppressionLe même mouvement qui nous faisait républicains nous faisait anticléricaux et anti romains. Au lycée, je m’en souviens, dès qu’un professeur prononçait le mot âme ou le mot Dieu, aussitôt nous nous insurgions intérieurement. Nous nous affirmions matérialistes et athées pour mieux marquer l’abîme qui nous séparait du catholicisme. »

             Défenseur enthousiaste de Dreyfus (comme son ami Charles Péguy), Joseph Lotte fut toutefois surpris de voir le "Dreyfusisme" se transformer en "Combisme", c'est à dire en système de persécution contre les catholiques.

           « L’affaire Dreyfus où nous nous donnâmes de tout notre cœur et de toutes nos forces, nous dessilla les yeux. Nous combattions pour la France autant que pour la justice. Or, quelle ne fut pas notre infortune ! A peine vainqueur, voilà que le dreyfusisme, par un retournement subit, exerça contre la justice et la France les plus mortelles atteintes.

            Faut-il rappeler les hontes du combisme ? L’antipatriotisme ? La recrudescence de l’anticléricalisme ? L’instauration d’une religion d’État, maçonnique et athée, à base de matérialisme et de sociologie ? Et toutes les infamies et tous les crimes - délations, confiscations, déprédations – de ces 12 dernières années ?

           Quelle faillite, quelle sale et frauduleuse faillite ! Où se tourner ?

           C’est à ce moment précis que le jeu de l’événement fixa notre attention sur l’Église. »

Pourquoi la douleur ?

           Au chevet de sa femme agonisante, pacifiée par le ministère du prêtre, Lotte a entendu au fond de lui-même ces questions capitales : Pourquoi la douleur ? Pourquoi la mort ? Pourquoi la vie ? Si le ciel est vide, quelle énigme indéchiffrable que la vie ! Et combien sinistre, si ceux qui souffrent n’ont à espérer aucune compensation posthume !

           « Dieu nié, le monde ne peut apparaître à ceux que broie la douleur que comme une farce absurde et cruelle. Au contraire, Dieu « posé », le Dieu des chrétiens, tout devient intelligible ; la vie a un sens, et la douleur, et la mort. Il y a Dieu,  il y a la création, il y a le péché, il y a la rédemption. Avec cela tout devient clair, tout devient simple, tout devient harmonieux. »

          C’est ainsi que, dans la douleur, Dieu éclairait l’intelligence de Lotte et touchait son cœur. Sa raison se rebellait encore et sa volonté hésitait ; mais il était travaillé par une inquiétude salutaire qui minait sourdement sa résistance. Tandis que Dieu se révélait à lui comme la seule solution du problème de la douleur, il s’imposait aussi à sa raison comme le seul support valable de la loi morale.

Pourquoi la morale ?

          En 1907, il avait été chargé d’un cours de morale en quatrième, au lycée de Brest. Il s’y dévoua avec son zèle et sa conscience habituels. Ses élèves, mis en confiance par la cordiale simplicité de leur maître, le pressèrent si bien de questions qu’ils l’entraînèrent plus loin qu’il ne pensait aller, et le forcèrent à pousser à fond son analyse du devoir. Ils le menèrent jusqu’à la réalité divine qui peut seule fonder son caractère obligatoire et lui assurer une sanction.

          Je m’étais livré, je ne m’appartenais plus. Mes quarante petits Bretons étaient maîtres de moi ; j’avais compté les guider, c’étaient eux qui m’entraînaient. Neutralité, neutralité, qu’étais-tu devenue ? De pourquoi en parce que, dès les premières leçons, il nous fallut distinguer l’âme du corps ; dès le second mois, il nous fallut poser Dieu. Un jour, le nom de Dieu, en fin de phrase, me sortit spontanément de la bouche. J’en reçus comme un choc en retour.

           Chaque année, en septembre, il rendait visite à son ami Péguy. En 1908, il le trouva couché, malade, épuisé. Péguy lui dit sa détresse, sa lassitude, sa soif de repos. A un moment, il se dressa sur le coude et les yeux remplis de larmes : « Je ne t’ai pas tout dit, s’écria-t-il, j’ai retrouvé la foi, je suis catholique. »

           Ce fut soudain, raconte Lotte, comme une grande émotion d’amour ; mon cœur se fondit et, pleurant à chaudes larmes, la tête dans les mains, je lui dis presque malgré moi : « Ah ! Pauvre vieux, nous en sommes tous là. »

           Nous en sommes tous là : d’où me venait ce mot puisque l’instant d’avant, j’étais encore incroyant ? De quel travail, de quel lent, obscur et profond travail révélait-il l’action ? A cette minute, je sentis que j’étais chrétien.

           Dans le train qui me ramenait à Paris, une prière me monta à la bouche et ne la quitta plus de tout le trajet, la prière douce entre toutes, fraîche et joyeuse comme une aurore : Je vous salue, Marie, pleine de grâce !

           Lotte s’était « senti chrétien ». Et pourtant, il allait hésiter encore près de deux ans avant de faire le pas décisif. Il sortit enfin de cet état par un coup de force : « Un beau matin, écrit-il, je m’élançai : la muraille céda, comme un brouillard. »

Cinq étapes vers la vraie religion

           Lotte faisait-il « un saut dans l’inconnu » ? Nullement.

           Dieu « posé », par une logique invincible, il affirma Jésus. Et Jésus « posé », il en déduisit la nécessité de l’Église. Rappelant plus tard les souvenirs de cette période de sa vie, il écrivait dans le Bulletin des professeurs catholiques de l'université (qu'il fonda en 1911) :

           C’est un genre que l’on se donne aujourd’hui. On s’entend dire : « Ah ! vous avez bien de la chance de croire, vous ! » Il semblerait  que nous bénéficions de quelque injustice, de je ne sais quel traitement de faveur. Ce n’est pourtant pas une chance qui nous est tombée toute seule. Rien n’arrive jamais tout seul.

          1.- Nous croyons, premièrement, parce que nous n’avons pas fait le malin avec le bon Dieu et qu’il nous a suffi de l’entrevoir à certains moments privilégiés de notre vie pour admettre tout simplement qu’il est.

          2.- Nous croyons, deuxièmement, parce qu’ayant éprouvé l’existence de Dieu, nous avons compris autant avec notre cœur qu’avec notre raison qu’il ne pouvait se désintéresser de nous, qu’il fallait qu’il nous aimât, que nous étions ses enfants, ou sinon que ce monde, cette vie et tout, ce serait par trop horrible.

          3.- Nous croyons, troisièmement, parce qu’ayant réclamé comme un dû cet amour, nous n’avons eu qu’à ouvrir les yeux pour voir dans la naissance, dans la vie, dans l’enseignement et dans la mort de Jésus-Christ, la preuve d’un amour tellement inouï qu’il ne reste plus à l’homme qu’une attitude pertinente, celle d’une perpétuelle action de grâces.

          4.- Nous croyons, quatrièmement, parce que la vie selon Jésus étant impossible sans Jésus, il faut que sa présence se perpétue parmi nous ; or, cette présence se perpétue dans l’Hostie.

          5.- Nous croyons, cinquièmement, parce que, dans un monde où tout change, ni cet enseignement ne peut se maintenir, ni cette présence se perpétuer que dans et par une institution immuable : or, cette institution, on sait assez que c’est l’Église romaine.

           Le 24 mars de cette année 1910, en la fête du Jeudi-Saint, Lotte recevait la sainte Eucharistie. A partir de ce jour, il assista chaque jour au Saint Sacrifice et communia fréquemment. Vers la fin de sa vie, docile aux exhortations de Pie X, il en était venu à la communion quotidienne.

           Nous sommes, écrivait-il, des paroissiens qui allons à la Messe et essayons de la bien suivre. Bien suivre la Messe, n’est-ce pas toute la piété, bien conformer sa vie à la Messe toute la perfection chrétienne et la plus haute mystique ?

           Mobilisé en 1914, il fut tué d'une balle au front, le 27 décembre 1914, à Blangy-Saint-Laurent (près d'Arras). Il avait communié le matin même.

D'après : « Joseph LOTTE » , Revue de la jeunesse, 10 décembre 1912

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