Jean-François BLANCHET

 -  Siècle : 20e

 -  Point de départ « Témoin de Jéhovah » (TJ).

 -  Préoccupation : Découverte des fausses prophéties des premiers TJ.

 -  Porte d’entrée dans la vraie religion : Besoin de l’eucharistiele corps livré de Jésus-Christ.

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Deux témoins de Jéhovah devant la porte !

    C’était en 1966, j'avais dix-sept ans, et j'étais en première à Nancy –, deux Témoins de Jéhovah m'attendaient devant chez moi. Ils étaient déjà pas­sés à la maison en mon absence, et j'avais dit à ma mère mon souhait de discuter avec eux (à cet âge, on aime bien raisonner, et j'avais le secret désir de les ridiculiser !). De fait, je me plaçai aussitôt sur le terrain philosophique, et ils ne surent que répondre à mes questions. La semaine suivante, ils m'envoyèrent un autre « missionnaire ». Mais cette fois, ce fut lui qui attaqua d'emblée en me bombar­dant de citations de la Bible en apparente contra­diction avec ce qu'enseignait l'Église catholique.

     Immortelle, l'âme ? Et de me citer l'Ecclésiaste 9, 5-10 : « Réjouis-toi de ce que tu fais de ton vivant, car dans le séjour où tu vas, il n'y a ni sagesse ni pensée » ; et la Genèse 3, 19 : « Tu retourneras au sol d'où tu as été tiré, car tu es poussière et tu retourneras à la poussière ». Jésus égal à Dieu ? Et de me sortir la parole du Christ en Jean 14, 28 : «  Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père, parce que le Père est plus grand que moi ». La Trinité ? Absurde ! Les catholiques eux-mêmes disent que c'est un mystère ! Ce fut aussi la question du célibat des prêtres, alors qu'il est écrit dans Timothée 3, 1 que « l'évêque doit être le mari d'une seule femme » ... En une demi-heure, il ne restait plus rien de la Foi catho­lique. J'étais complètement pantois !

    Pendant les grandes vacances, je lus le livre et les périodiques qu'il m'avait laissés : ils annon­çaient la fin du monde pour 1975, c'était immi­nent... et grâce à eux, j'avais le paradis à portée de main ! A la rentrée scolaire, complètement exalté, je décidai de me rendre à leurs réunions d'étude, d'endoctrinement dirais-je maintenant, dans lesquelles on procède unique­ment par questions-réponses, en suivant scrupu­leusement le programme envoyé par la Société (le nom qu'ils donnent entre eux à leur secte).

    Les gens se tutoyaient, ils s'appelaient tous frères et sœurs, ils m'entouraient avec prévenan­ce et gentillesse... A mon tour, j'étais joyeux, je me sentais bien !

Des réponses simplistes, mais efficaces.

    Bien que mes parents fussent athées, j’étais resté très marqué par la vie chrétienne de mon enfance.

    Les témoins de Jéhovah apportèrent des réponses extrêmement simplistes, mais qui vont droit au but. Et qui sont d'une logique apparemment imparable. En plus, leur conviction est impressionnante : ils passent des heures à prêcher de porte en porte ! Et ils sont chaleureux. Au point d'exercer une discrète sur­veillance sur tout ce que vous pensez, pour vous protéger d'éventuelles dérives. Finalement, c'est très sécurisant.

    Les gens qui entrent dans une secte sont souvent angoissés face à la vie. En se soumettant à des règles fortes, ils évitent d'avoir à se poser trop de questions. Chez les Témoins de Jéhovah, on répète sans cesse que se poser des questions, c'est une forme d'orgueil. Le disciple parfait, c'est celui que se conforme le plus étroite­ment possible à l'enseignement de la Société avec un grand S, dont la parole a quasiment une valeur égale à celle de la Bible.

Une religion toute extérieure

     Ce qui compte, finalement, ce n'est pas tant de vivre ­une conversion intérieure, que d'adopter un com­portement.

    C'est un système très proche de celui des pharisiens du temps de Jésus : le bon Témoin de Jéhovah, c'est celui qui étudie bien les enseignements de la secte, et qui va les répéter inlassablement de porte en porte. La vie intérieure ne compte pas, il n'y a pas de moments de vraie prière ou de méditation, pas de temps réser­vé à l'adoration. Ni de culte à proprement parler.

    Pour eux, « le monde » est le domaine exclusif de Satan. Y vivre, c'est donc s'exclure automati­quement du paradis (une espèce de « Club Méd » où tout le monde sera gentil et doux), que Jésus-­Christ – c'est imminent ! – va venir fonder sur cette terre pour l'éternité... Le seul objectif, c'est d'être sauvé par Dieu à la fin du monde. Et le seul mode de salut, c'est d'entrer dans la Société.

    J'ai sous les yeux le discours du président des Témoins de Jéhovah prononcé en 1975 à Los Angeles. En voici un extrait :

    « Ainsi la fin du monde peut arriver dans un espace de temps très court après le dernier jour lunaire de sep­tembre 1975. Nous ne devrions donc pas (...) nous dire que, puisque le temps laissé après sep­tembre 1975 est d'une longueur indéfinie, cela me permet de réaliser mes projets humains, me marier, avoir une famille et des enfants, ou enco­re aller au collège quelques années et apprendre le métier d'ingénieur ou quelque autre bon métier intéressant et bien payé. Non, mes amis ! Le temps ne le permet plus. »

    Ce genre de dis­cours, ils le tiennent depuis un siècle pratique­ment !

    J'ai moi-même fini par arrêter mes études de médecine pour devenir instituteur. Si je les ai reprises, c'est que les adeptes de la Société ont quand même besoin parfois de se soigner…

Techniques d’enfermement

    Au début, ils me paraissaient plutôt joyeux. C'est en fait une joie très superficielle : quand chacun épie plus ou moins son voisin, quand cha­cun est toujours plus ou moins suspect de dévier de la ligne, on ne peut pas dire que les choses se passent dans la spontanéité ! Derrière cette façade d'apparente amitié, il y a aussi pour la secte un moyen absolu de contrôler en permanence ce que deviennent ses membres.

    Il y a un tel matraquage idéologique, qu'on est tenu par l'idée qu'il ne faut absolument pas qu'on se détourne de la Société, parce que la fin du monde est trop proche. Il s'agit d'un véritable ghetto spirituel ; et les miradors sont discrets, mais très efficaces ! Dès que quelqu'un commen­ce à se poser des questions, il est très vite repéré, court-circuité, menacé. Il passe devant un comi­té, on le rappelle à l'ordre, et l'exclusion est très rapide. Or, être exclu, c'est assez dramatique : c'est tout votre monde qui s'écroule d'un seul coup ! Du jour au lendemain, on ne vous dira plus bonjour, on ne vous fréquentera plus. Médecin, mes seuls clients étaient les Témoins de Jéhovah – j'en recevais des centaines – : mon cabinet est devenu désert... On a beau s'y attendre, c'est quand même brutal !

Les premiers doutes

    J'ai été surveillant-président de la congréga­tion du village de Dieuze, en Moselle ; j'étais un « ancien ». Exerçant une profession assez en vue, j'étais plutôt bien considéré dans la secte et j'y avais beaucoup d'amis. En tant que médecin, j'ai reçu énormément de confidences. Et c'est là que j'ai compris combien cette façade du « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » masque de misères, de névroses et d'hypocrisies...

    Je me rendais bien compte que la Société avait des tendances totalitaires... mais j'étais convaincu qu'elle détenait la vérité ! Et je m'y trouvais bien. Ce qui a créé la faille, c'est en soi un tout-petit évènement, mais qui après coup s'est révélé quasiment providentiel.

    Un jour, je ne sais pas pourquoi, une petite flamme critique s'est soudain allumée dans mon esprit. C'était début 79, je devais diriger une étude biblique, toujours par questions-réponses, sur la résurrection. Et j'ai trouvé que, intellectuel­lement, elle n'était pas honnête ; que les versets choisis dans la Bible lui faisaient dire des choses qu'elle ne disait pas. J'ai d'abord pensé que c'était moi qui me trompais, que je n'étais pas encore arrivé à un stade suffisant de spiritualité pour bien comprendre cela. Mais j'ai quand même eu l'honnêteté de demander à mon adjoint : « Si tu veux, pendant les trois ou quatre semaines que va durer cette étude, j'aimerais que tu le fasses à ma place, parce que je suis mal à l'aise, que je ne suis pas d'accord avec ce sujet-là ».

    Ce simple fait a suscité une véritable levée de boucliers ! Mais ça m'a poussé à chercher davantage.

Découverte des fausses prophéties

    Voulant en savoir plus, j’allais acheter une bible protestante dans une maison évangélique à Nancy. Là, le libraire me dit : « Aux questions que vous vous posez, je vois que vous êtes Témoin de Jéhovah ; alors, je voudrais vous montrer quelque chose ». Et de sous son comptoir, le voilà qui sortit une liasse de photocopies sur les prophéties que les Témoins de Jéhovah avaient faites depuis un siècle : toutes fausses !

    Ils disent, par exemple, aujourd'hui, que 1914 est la date de la venue invisible du Royaume de Dieu. Alors qu'à l'époque, ils entendaient bien que ce serait la fin du monde, et que le Royaume de Dieu allait venir littéralement sur terre. En 1925, ils avaient même attendu le retour d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; et ils en étaient tellement surs qu'ils leur avaient fait construire une maison en Californie ! Depuis, ils l'ont reven­due...

    Ce fut pour moi un bouleversement in­croyable ! Je suis alors monté vers les autorités régionales, et là, j'ai appliqué une tactique tou­jours très efficace qui est d'être complètement têtu ! De vouloir une réponse nette et précise sur la question que je posais.   

Mes trois questions

    Ma première question fut la suivante : ces documents prouvent que vous avez annoncé des choses fausses dans le passé. Considérez-vous que ce sont de fausses prophéties, oui ou non ? Surprise : c'était les trois principaux responsables de la région... et ils n'avaient pas de réponse ! Même si, plus tard, ils ont bien essayé de me dire que c'était de fausses interprétations de !'Écriture, et que la lumière allait grandissant (comme s'ils étaient très fiers d'avoir fait des erreurs et de les avoir rectifiées ensuite). Ou encore que c'était des épreuves envoyées par Dieu pour voir ceux qui étaient vraiment fidè­les ...

    Deuxième question : il est dit dans Deutéro­nome 18, 22 que celui qui fait une fausse prophétie est un faux prophète, et qu'on ne doit ni le craindre, ni lui obéir. L'un d'eux me répondit alors : « Ce verset-là, tu le lis à ta façon ! » Je tendis alors ma bible : « Eh bien toi, dis-moi comment tu le lis ». Silence.

    Dernière question : dans la mesure où vous vous êtes trompés sur des choses aussi impor­tantes que les dates de la fin du monde ou du retour du Christ, quel crédit puis-je encore vous apporter lorsque vous dites que la Trinité, c'est faux, que l'immortalité de l'âme, c'est faux, etc ?

    « Nous, on n'est pas assez calés pour te répondre (ce fut leur expression exacte), il fau­drait que tu ailles à Paris ». J'ai relevé le défi, je suis allé au quartier général de Boulogne Billancourt, et j'ai reposé les mêmes questions. Les réponses furent sensiblement les mêmes. Plus le chantage affectif : « Tu sais, la Société est comme une maman pour nous (très révélateur !). Si ta maman te dit : va chercher papa au port, et que ta maman s'est trompée dans ses calculs, tu ne cesses pas de l'aimer ! » – Écoutez, si pendant un siècle ma mère me dit : papa va revenir, c'est sûr, et qu'il ne revient jamais, je pourrai, oui, encore aimer ma mère. Mais quand elle se mêlera de faire des calculs et des interprétations sur le retour de mon père, c'est certain que je serai devenu méfiant.

Une Bible falsifiée !

   Pire ! J'ai découvert ensuite que leur bible était falsifiée. Une falsification habile, certes, qui n'apparait pas au non-spécialiste. Mais chaque fois qu'un verset pourrait les mettre en difficulté, les Témoins de Jéhovah lui apportent une modifi­cation qui n'est pas du tout dans le texte grec d'origine.

    Par exemple, à propos du Christ ; il est dit en Colossiens 2, 9 : « En lui habite la plénitude de la Divinité ». Chez eux, ça devient: « En lui habite la plénitude de la qualité divine ». Ce n'est quand même pas aussi fort. Prenez encore dans Jean, ce passage où Philippe dit à Jésus : « Montre-nous le Père ». Jésus lui fait cette réponse directe : «  Com­ment ! Je suis depuis si longtemps avec vous et tu ne m'as pas connu ! Celui qui m'a vu a vu le Père ». Alors, les Témoins de Jéhovah écrivent: « Celui qui m'a vu a vu aussi le Père ». Et Jésus continue: « Ne sais-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? », Cela évidemment, ça les dérange ! Alors ça devient : « Ne sais-tu pas que je suis en union avec le Père et que le Père est en union avec moi ?, etc. Il y en a bien une cinquantaine de pas­sages falsifiés comme cela ! Très vite, vers mars-­avril 79, j'ai fini par démissionner de ma fonction d' « Ancien ». Puis j'envoyai ma lettre de démission définitive, avant d'apprendre que j'étais « exclu pour apostasie ». Car il n'était bien sûr pas question que ce fût moi qui aie le dernier mot !

Du protestantisme à l’Église catholique

    Je me suis d'abord tourné vers le protestantis­me, à travers des groupes évangéliques eux aussi fondamentalistes, mais déjà moins éloignés de l'authentique Foi chrétienne. Puis, grâce à une religieuse ermite qui ne vivait pas très loin de mon village, j'ai pu retrouver tout doucement le chemin de la Foi catholique, en redécouvrant des choses qui me sont de nouveau apparues essen­tielles : l'histoire de l'Église avec ses conciles, le Pape, l'Eucharistie ... Fondamental, l'Eucharistie ! Nulle part ailleurs on n'a ce sens du corps livré de Jésus-Christ !

    Vint le jour où j'eus un très grand désir de communier. J'entrai en cachette dans une église proche de chez moi. Et là, pour la première fois, j'ai réentendu le Credo. J'en avais les larmes aux yeux. Que Jésus était Dieu et le Saint-Esprit une personne … la résurrection des morts ... un seul baptême… tout cela était pour moi un terrain reconquis de longue lutte !

    Il faut le dire : très peu de ceux qui quittent les Témoins de Jéhovah retrouvent la Foi. Ils sont devenus allergiques à toute forme de religion. Et c'est vrai pour toute secte : quand on en ressort, spirituel­lement, on est sec. Aujourd'hui, mon âme respi­re. Nourri par l'Eucharistie, par la liturgie, la lec­ture de la Parole de Dieu, et par la fréquentation de groupes de spiritualité, j'ai retrouvé une vie intérieure... mais je reviens d'extrêmement loin !

Le vrai christianisme est centré sur la Personne de Jésus, et non sur un texte.

    Pour les Témoins de Jéhovah, la Bible doit être comprise littéralement, de la Genèse jusqu'à l'Apocalypse. Cette lecture fondamentaliste obli­ge à une certaine gymnastique intellectuelle, proche parfois de l'acrobatie ! Et c'est ainsi qu'après avoir caricaturé tel ou tel point de la Foi catholique, ils sélectionnent quelques versets bibliques tirés du contexte, pour y trouver une apparente contradiction.

    Pour nous, catholiques, la Bible est évidem­ment la Parole de Dieu, en ce sens qu'elle est le témoignage de l'Alliance de Dieu avec son peuple au fil des siècles. Mais être chrétien, c'est avant tout avoir une rela­tion personnelle avec Celui qui est Parole de Dieu : Jésus-Christ. Ce n'est pas une relation avec un texte, mais une relation avec une Personne vivante.

    Dès lors qu'on tombe dans cette perver­sion qui consiste à considérer la Bible presque comme un livre magique qui doit répondre dans le détail à toutes vos questions, on tombe dans le même légalisme que les pharisiens : des discussions sans fin. Et le règne de l'arbitraire, puisque tout n'est plus finalement qu'une question d'interprétation.

D’après le témoignage de Jean-François BLANCHAT

Dans l’ouvrage : Si les Témoins de Jéhovah viennent vous voir

Paris, Tequi,p 11,29

(Texte abrégé par nos soins).

 

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